Modibo Keita est né à Bamako le 6 juin 1915 d’une famille musulmane pratiquante issue d’un lignage malinké. Comme d’autres futurs leaders africains il fait ses études à l’école William-Ponty de Dakar dont il sort, en 1936, major de sa promotion d’instituteurs. I1 est alors noté comme un " instituteur d’élite, très intelligent mais antifrançais, agitateur de haute classe, à surveiller de près ". Il enseigne dans les écoles de brousse puis à Bamako, Sikasso et Tombouctou. En 1937, animateur du groupe Art et Théâtre, il se moque, dans quelques-unes de ces piécettes qui font la joie du petit peuple des quartiers de la capitale, de la bourgeoisie et des représentants de l’autorité coloniale. Sur le mot d’ordre : " Égalité avec les Blancs ", il crée, avec le Voltaïque Ouezzin Coulibaly, le Syndicat des enseignants d’A.O.F. (c’est en France la période du Front populaire). Il adhère au Bloc soudanais de Mamadou Konaté. Peu après se situe l’épisode auquel il fera souvent référence : un séjour de trois semaines à la prison de la Santé, initiation désormais classique à la lutte anticoloniale. Après le congrès de Bamako (1946), au cours duquel est créé le Rassemblement démocratique africain (R.D.A.) dont Houphouët-Boigny devient le président, il est nommé secrétaire général de l’Union soudanaise R.D.A., la section locale. En 1948, il est élu conseiller général du Soudan puis, en 1953, conseiller de 1’Union française.
En 1956 il est le premier Africain à siéger comme vice-président à l’Assemblée nationale française. Il est secrétaire d’État en France d’outre-mer dans le cabinet de Bourgès-Maunoury (juin 1957) et à la présidence du Conseil dans celui de Félix Gaillard (novembre 1957). Au congrès R.D.A. de Cotonou (août 1958), il penche pour les thèses fédéralistes du leader nigérien Djibo Bakary qui préconise " une indépendance dans une union confédérale d’États souverains réunis autour de la France "

Cette fascination pour l’unité sera illustrée par les dix-huit mois d’existence de la fédération du Mali dont il fut h président dés sa création en janvier 1959 : " L’Afrique angoissée est tiraillée entre le courant morcelant de sa balkanisation et celui, heureusement plus puissant, de son unité. " Mais la Fédération s’effrite avec le départ, au bout de trois mois de la Haute-Volta et du Dahomey. Le 3 juillet 1959 est créé à Dakar le Parti de la fédération africaine. Il en est le secrétaire général et Léopold Senghor le président. Celui-ci, qui refuse cependant de présider la Fédération composée uniquement du Sénégal et du Soudan demande le maintien d’un " Soudanais Y à cette fonction. Modibo Kéïta y sera secondé par l’autre leader sénégalais, Mamadou Dia. L’indépendance est proclamée le 20 juin 1960 et aux dires de Mamadou Dia : "Modibo fut un élément déterminant, non seulement pour l’indépendance de la Fédération mais aussi pour celle de l’Afrique de l’Ouest... "
Au mois d’août, le retrait du Sénégal devient une réalité et son indépendance propre est déclarée après la destitution de Mamadou Dia par Modibo Keita. Sur le plan personnel, la rupture avec Léopold Senghor a aussi pour cause la désignation du chef du nouvel État fédéral indépendant. Modibo Keita devient alors président de la République malienne. De son rêve fédéraliste il a garde pour son pays, le Soudan, le nom de Mali, ancien empire médiéval de l’Ouest africain, et une solide rancune contre la France (rupture avec la Communauté le 22 septembre) à qui il reproche des arrière-pensées néo-colonialistes et une guerre d’Algérie à la frontière septentrionale de son pays.
On dit qu’il est 1’inventeur de 1’expression " non-alignement ". En 1960, alors qu’il faut attendre encore un an pour que le dernier soldat français quitte le pays, il forme 1’Union des États de 1’Afrique de l’Ouest avec la Guinée de Sékou Touré et le Ghana de Kwame Nkrumah. A cette époque, on dénonce les pratiques néo-colonialistes et on s’emploie à mettre en œuvre le socialisme africain destiné autant à " sortir les masses de leur sous-développement " (création de coopérative) qu’à concrétiser 1’indépendance nationale (création du franc malien en 1962).

Il est l’un des rédacteurs de la charte de I’OUA (Organisation de l’Unité africaine) créée en 1963, année où il reçoit 1e prix Lénine " pour avoir remonté l’économie malienne selon les principes socialistes ". Son prestige lui vaut de jouer un rô1e de conciliation auprès du Maroc et de l’Algérie engagés dans la " guerre des Sables " (1964). Il signe la charte de Casablanca. De 1965 à 1966, il normalise les relations du Mali avec ses voisins sénégalais, ivoiriens et voltaïques.
A l’intérieur, la situation économique est mauvaise et les oppositions de plus en plus nombreuses. Il dissout le bureau politique (1967) et institue un Comité national de défense de la révolution à qui il donne bs pleins pouvoirs après la dissolution de l’Assemblée (janvier 1968). Il cherche à faire revenir le Mali dans la zone franc et signe plusieurs accords avec la France. Mais les exactions d’une milice répressive suscitent un mécontentement profond dans la population. Le 19 novembre 1968, un Comité militaire de libération nationale prend le pouvoir. Modibo Keita est envoyé dans une prison saharienne et son procès, pourtant annoncé, n’aura jamais lieu. L’instituteur syndicaliste a été évincé par un ex-soldat de l’armée française, âgé de trente-deux ans, ancien enfant de troupe à l’école de Kati, le colonel Moussa Traoré.
Modibo Keita a été le champion convaincu, parfois jusqu’au pathétique de l’unité africaine. Il vint au combat politique par le syndicalisme et représenta le peuple soudanais dans les grandes instances de la IVe République ; s’il ne fit pas voter "non" à la coopération avec la France, comme son voisin guinéen Sékou Touré, son opposition à l’ancienne puissance coloniale engagée dans la guerre d’Algérie le fit se rapprocher des options les plus radicales des "non-alignés", Guinée et Ghana. Mais si son image a toujours été prestigieuse à l’extérieur du Mali, les difficultés économiques, la bureaucratisation grandissante et la mauvaise gestion administrative furent un obstacle à la participation de la majeure partie des couches populaires paysannes. La création d’une milice toute-puissante honnie du peuple et le départ de certains de ses compagnons en avaient fait un homme seul quand les militaires prirent le pouvoir.
Bernard Nantet
In Encyclopédie Universalis, 1978 (Vies et portraits) ; pp 600-601


